Chatroulette : l’anti-social ?

Chatroulette, il faut en parler. Si dans le mois qui vient de passer, t’as pas fait un billet sur Chatroulette, c’est que t’as (un peu) raté ta vie (de blogueur). Pour comprendre un peu le phénomène qui entoure ce nouveau service j’ai donc décidé moi aussi, de déposer ma pierre à l’édifice collectif.

Je comprends pas

Depuis maintenant quatre ou cinq ans, on nous parle de social. Web social, média social, consommateur social… pourtant Chatroulette, c’est tout, sauf du social. Idéalement, le but du service est de « connecter » des inconnus entre eux, pour les inciter à « chatter ». Mais il faut se rendre à l’évidence : ce n’est absolument pas l’utilisation qui en est faite. Pire, la plupart du temps, l’activité principale c’est de « nexter » (passer à l’utilisateur suivant). De plus, le site ne propose aucune façon de « friender » (suivre, ajouter, linker, adder…) les personnes rencontrées, et avec une moyenne de 50000 connexions simultanées, il y a vraiment très peu de chances que vous puissiez un jour retomber sur une personne que vous avez rencontré. (Sauf en trichant, et en demandant une alternative pour communiquer : mail, msn, skype…).

Ce point est important : mettre en relation des personnes qui ne se reverront jamais, c’est ouvrir la porte à « toutes les fenêtres ». Toute personne normalement constituée n’accepterait jamais de se déguiser en Hitler, de montrer ses seins à un inconnu « juste parce qu’il l’a demandé » (à part Loana), de fumer des gros joints ou peser de la coke à visage découvert, ou d’éjaculer dans un verre en public (si si, je l’ai vu le monsieur).

Par contre, quand tu sais que tu ne reverras jamais la personne, que le risque de se faire prendre avoisine le zéro, et qu’au fond de toi, la perspective de provoquer une réaction émotionnelle (dégoût, rire, joie, ou colère) chez tes semblables te fait jubiler, là on commence à comprendre où le phénomène Chatroulette prend ses racines, et on comprend un peu mieux « l’exutoire » qu’il représente. Tout est permis, et on y va aussi beaucoup pour voir du « tout permis ». Si on a parlé du quart d’heure de gloire de Warhol en l’appliquant aux blogs, et qu’on a vu émerger des « 140 caractères de gloire » sur Twitter, là il est bien question du « temps d’un next » de gloire. Qu’on sache ou non si ça a marché, c’est pas la question. L’enjeu premier, c’est de le faire.

Merci médias

Et puis, les médias sont arrivés. Pas une émission d’actu n’a épargné le sujet. Il est vrai, le service n’est pour l’instant pas réellement intéressant. Il est vrai, on y voit une propension de pénis supérieurs à la normale… mais la tonne de journaliste ayant voulu laisser leur petit mot pour montrer au grand public à quel point le service était inutile/répugnant/débile/pasbonpourlesenfants (ceux-là même qui ont conchié Facebook à l’époque) a provoqué un engouement collectif assez hors-norme. Tout le monde a réalisé le potentiel, au fond, divertissant de Chatroulette, et le next est devenu une activité aussi ludique que le « poke », la dimension exutoire et risk-free du service aidant à l’addiction.

La couverture médiatique est devenue si forte que quelques malins ont pris des initiatives plutôt drôle pour se faire de la pub. Je vous invite à lire le post de Gaëtan sur le sujet de « l’opportunisme » généré par les médias. Parce qu’il faut bien réaliser une chose. Sans couverture médiatique, PERSONNE ne réussirait correctement à marketer sur Chatroulette. Le niveau d’engagement est nul. Si le service avait été lancé en 2008, je ne pense pas que Barack en eût fait une clé de voûte de sa campagne en ligne. (Les verts, vous me recevez ?). Qui utilise 4chan pour vendre du savon ? Personne. CQFD.

Le succès des opérations sur Chatroulette se mesure essentiellement hors du site, tout comme le succès du site lui-même.

La vérité est ailleurs.

En fait, il serait bête de dire que Chatroulette ne dispose d’aucun aspect social. Beaucoup de gens se retrouvent pour nexter à plusieurs, et quelques malins ont même créé un jeu à boire utilisant les schémas de rencontres courants sur le site. Mais tout ceci se développe sur d’autres réseaux, plus sociaux (forums, facebook, tumblr). De même, un symptôme de la popularité de Chatroulette, c’est le nombre de vidéo (non commerciale) qui en sont extraites, tout comme les situations burlesques / choquantes / lol qui y sont recensées. L’engouement pour le service se traduira nécessairement ailleurs.

La mort du service a été annoncée par la majorité des experts interrogés. En y réfléchissant à deux fois, il y a une quantité de « meme » assez impressionnantes qui émergent… le « show tits » (qui invite de façon très galante les femmes à montrer leurs seins ou le « make this face » (qui consiste simplement à afficher une image de tête bizarre, demandant à l’interlocuteur d’imiter la dite tête). Ces petits riens me font quand même penser qu’au delà de l’essoufflement que va pouvoir rencontrer le service, une sous-culture est entrain de s’y développer. Savoir si ça sera suffisant pour faire vire encore le service ? Pas certain. Par contre c’est clairement ce qui permettrait à Chatroulette de continuer de faire parler de lui.