Contagion complexe et révolution
Sur le mur Facebook de Philippe, ça discute solide, à propos du fait que Gladwell ait raison ou non de penser que le Web soit un déclencheur de révolution. Mon point de vue sur le sujet dans son ensemble a été émis ici, on évitera de se répéter ici. Le débat a été stigmatisé entre deux acteurs du devant de la scène, à savoir Clay Shirky et Gladwell.
Les deux hommes se renvoient sans cesse la balle, comme ici, dans la revue Foreign Affairs, où les idées de l’un sont remises en question par l’autre. Morceaux choisis :
This is the question that I kept wondering about throughout Shirky’s essay-and that had motivated my New Yorker article on social media, to which Shirky refers:
What evidence is there that social revolutions in the pre-Internet era suffered from a lack of cutting-edge communications and organizational tools? In other words, did social media solve a problem that actually needed solving ?
Shirky does a good job of showing how some recent protests have used the tools of social media. But for his argument to be anything close to persuasive, he has to convince readers that in the absence of social media, those uprisings would not have been possible.
So I would break Gladwell’s question of whether social media solved a problem that actually needed solving into two parts:
Do social media allow insurgents to adopt new strategies? And have those strategies ever been crucial?
Here, the historical record of the last decade is unambiguous: yes, and yes.
Digital networks have acted as a massive positive supply shock to the cost and spread of information, to the ease and range of public speech by citizens, and to the speed and scale of group coordination.
As Gladwell has noted elsewhere, these changes do not allow otherwise uncommitted groups to take effective political action. They do, however, allow committed groups to play by new rules.
Si l’on résume un peu, les deux chroniqueurs s’attachent au fait même que les révoltes, comme celles que les pays d’Afrique du Nord vivent en ce moment, puissent avoir été déclenchées par les nouveaux médias. Gladwell argumente dans le sens inverse. Selon lui, il est indéniable que ces derniers aient de manière générale un rôle inportant, mais pas celui que les médias leur prêtent, à savoir celui de « déclencheur ». Bien des révolutions ont été déclenchées avant l’arrivée de ces technologies. « Grâce à Facebook » est une expression qui me hérisse le poil quand on aborde le sujet Égyptien en ce moment.
Shirky, pour sa part, argumente également dans le sens que la contribution de Facebook et compagnie serait avant tout une question d’organisation, et de transmission d’information, et que ces outils changent radicalement la donne en matière de stratégie révolutionnaire. Cela doit être vrai quelque part. Si le gouvernement Égyptien coupe l’accès à Internet, c’est bien qu’il y perçoit une menace.
En les relisant, j’ai l’impression de voir deux prêtres essayer de se convertir mutuellement. Je n’arrive pas à donner raison à l’un ou à l’autre. Oui l’apport stratégique des nouveaux médias est indéniable. Non, aucune étincelle révolutionnaire, et aucune conviction intime et profonde, comme celle d’être un peuple brimé, ne naît qu’uniquement sur Facebook. Heureusement. Mais le rôle de réseaux sociaux en ligne ne se limite pas à la simple organisation de ces révoltes. Le bouche-à-oreille a une autre vertu : celle que Damon Centola apelle la contagion dite « complexe ».
Dans un fabuleux papier intitulé complex contagion and the weakness of long ties, il explique qu’à la différence des virus informatiques ou autres phénomènes physiques, les phénomènes sociaux, comme l’adoption d’innovations, les changements de comportement ou comme actuellement, les mouvements collectifs de révolte nécessitent souvent plusieurs expositions avant d’être répétées par les individus. Si on vous éternue au nez, vous tombez malade, c’est physique. Si un ami vous dit « viens on va faire la révolution », vous attendrez certainement d’avoir des nouvelles de vos autres amis avant de vous lancer.
As Granovetter puts it (1973, p. 1366), “whatever is to be diffused can reach a larger number of people, and traverse a greater social distance, when passed through weak ties rather than strong.” This insight has become one of the most widely cited and influential contributions of sociology to the advancement of knowledge across many disciplines, from epidemiology to computer science.
Nevertheless, the central claim of this study is the need to circumscribe carefully the scope of Granovetter’s claim. Specifically, while weak ties facilitate diffusion of contagions like job information or diseases that spread through simple contact, this is not true for “whatever is to be diffused.”
Many collective behaviors also spread through social contact, but when these behaviors are costly, risky, or controversial, the willingness to participate may require independent affirmation or reinforcement from multiple sources.
We call these “complex contagions” because successful transmission depends upon interaction with multiple carriers. Using formal models, we demonstrate fundamental differences in the diffusion dynamics of simple and complex contagions that highlight the danger of generalizing the theory of weak ties to “whatever is to be diffused.” Network topologies that facilitate diffusion through simple contact can have a surprisingly detrimental effect on the spread of collective behaviors that require social reinforcement from multiple contacts.
Centola D. , Macy M.
Complex Contagions and the Weakness of Long Ties
Que la possibilité de « communiquer » soit l’atout de Facebook qui nous ait en premier sauté aux yeux n’est pas étonnant. Mais le vrai « pouvoir » qu’ont actuellement les réseaux sociaux, c’est de faire embarquer les hésitants. C’est le potentiel d’arriver à mobiliser plus vite les volontaires, ceux qui veulent le changement. C’est l’atteinte rapide du seuil nécessaire à la création de mouvements de foule. La contagion n’est pas automatique : elle est le résultat de l’exposition continue, du renforcement d’un message, qui prend aujourd’hui forme à chaque fois qu’on profil ou qu’un newsfeed se charge sur Facebook.
L’outil permet de faire grandir la conviction. De la stimuler, de la rendre forte, perceptible aux yeux des autres, et donc contagieuse. Mais il ne la fait pas naître. Ça je n’y crois toujours pas.



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